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“King Kong Théorie”

Virginie Despentes

Bonjour, je voudrais partager avec vous une réflexion sur l'amour et la violence, via l'ouvrage “King Kong Théorie” de Virginie Despentes (Le livre de Poche, Grasset & Fasquelle, 2006). Ce dernier est imprégné de féminisme et de violence. Son livre pourrait s’apparenter à une thérapie brève, ayant pour but, sans doute, de sortir toute la colère qu’elle a accumulé depuis son viol, lorsqu’elle était adolescente. Avec agressivité, elle parle d’elle, de son chemin de vie, et remet en question notre manière de voir le viol, la prostitution et la pornographie. Cet ouvrage lui donne l’opportunité d’une prise de distance avec les événements de sa vie.

Le thème de l'amour dans cet ouvrage:

Commençons par définir les différentes formes d’amour. Premièrement, le plus passionné des amours, est l’ Ερως (Eros) de Platon. Il se caractérise par l’intensité, et la possession de l’autre pour soi, comme miroir de soi. Cet amour est souffrance, et ne se déploie que dans l’absence de l’autre. Il est fusion, passion, folie, et anéantissement de l’autre égoïstement. Deuxièmement, l’amour durable, ou amitié, est la Φιλια (Philia) d’Aristote: cet amour est réciproque. Il se nourrit de la présence de l’autre et demande le respect de l’individualité. Il est stable et raisonnable, et permet un renforcement des vertus de l’autre. Enfin, troisièmement, l’ Αγαρε (Agapé) de Saint Paul, l’amour dans sa forme la plus pure car il s’exprime par le don entier de soi. C’est un amour qui coule de source, qui se donne gratuitement avec bonheur.

L’amour paraît, à première vue, loin du sujet de Virginie Despentes dans cet ouvrage. Mais tous les thèmes abordés ne sont-ils pas lié à cet amour dans son aspect le plus brutal, le plus animal? Le viol dont elle à été victime adolescente, ne le raconte-elle pas dans une colère à cet amour manqué de “la première fois”? Lorsqu’elle s’improvise prostituée pour gagner de l’argent, et lorsqu’elle arrête de pratiquer ce métier, n’est-elle pas perturbée de ne pas savoir si, du point de vue personnel, ce qu’elle fait dans ses relations intimes lui plaît ou non? Comme elle l’affirme très bien, “Je suis une fille, le domaine du sexe hors couple ne m’appartient pas” (1). Quant à la pornographie, elle est dérangeante. Car en effet, elle active des désirs inavoués ou inavouables, juste parce que c’est mécanique. De plus, “on a même pas forcément envie d’en parler avec nos partenaires sexuels (...) car l’image que ça donne de moi est incompatible avec mon identité sociale quotidienne” (2). Donc même dans un cadre de relative confiance entre partenaires sexuels, l’intimité ne va pas jusque là. L’amour ira-t’il jusque là? Quelle est la place de l’amour dans la pornographie? Très peu présent, voir totalement absent, ni Eros ni Philia et encore moins Agapé ne se partagent dans ces domaines, selon l’auteur. Ici, l’amour est cru, violent, instinctuel: dans le viol, la prostitution ou la pornographie, la femme est Objet de l’homme Sujet, et l’approche est plus ou moins pareille. Egoïste, dominant, l’homme demande du sexe et le prend par la force, tandis que la femme attend d’être respectée. Mais pour Despentes, la prostitution a été une façon de se reconstruire après le viol. Un dédommagement, où elle prend alors la place du Sujet et décide de séduire les hommes, les réduisant à des Objets, donneurs d’argent. Comme elle a été réduite à l’Objet, donneuse de plaisir, par la force, lors du viol.

Le thème de la violence

Tout d’abord, qu’est-ce que la violence?  Il est impossible, voir vaniteux de vouloir penser pouvoir la définir. Mais je prendrais ici la tentative de définition de ce concept de l’ouvrage collectif et multidisciplinaire “Violence et agressivité au sein du couple” (3). Dans le chapitre “Trois notules sur la violence”, Kaminski (4) explique l’ambiguïté du terme: en Occident, il a une connotation exclusivement négative, alors qu’à l’origine, la violence était définie comme une puissance positive et négative. La violence, c’est ce qui tend à éliminer l’autre comme Sujet, et comme Autre, que se soit de manière intentionnelle, consciente ou inconsciente. Selon lui, on ne peut pas enlever la violence dans les couples. Le tout est une question d’équilibre entre les deux pôles. Comme Freud parlait de l’union du courant tendre et du courant sensuel dans les couples, Jean-Michel Hirt rajoute le courant cruel. “La cruauté serait requise pour favoriser cette ouverture à l’altérité en soi (...) La cruauté (...) [serait] réclamée par l’abandon amoureux à l’autre” et “le mal en amour est naturel” (5).
L’érotisme présent dans son livre, sous les trois forment précitées, se contente du plaisir. Il se satisfait du semblable, et ne fait que très difficilement place à l’Autre dans sa différence. Hirt citant Baudelaire dans son analyse de l’érotisme (6) pense qu’il y a une autre forme d’érotisme: celui où la cruauté se lie à la tendresse et à la sensualité. Cela permet alors de chercher et de rencontrer l’Autre, différent de soi.

Chez Despentes, il n’y a pas de place pour cette recherche de l’Autre. Tout amour, ou semblant d’amour, est violent, égoïste et personnel. Le viol est brutal, sa période de prostitution ne se fait pas sans violence non plus à l’égard d’elle-même, inconsciemment aussi envers les clients. Et son questionnement sur la pornographie est abrupte, critiquant la société aux yeux fermés. Cet art n’est pas non plus sans montrer des scènes violentes pour la femme, dominée et utilisée comme Objet de désir.

Toute cette violence n'est-elle pas une recherche d'amour? Mal aimé, manque de reconnaisance, de respect et d'amour ne sont-ils pas intrinsèquement liés à cette révolte? Cette femme, à travers sont ouvrage et son écriture sans détours, donne à la société un autre regard sur elle-même, un regard de femme, tout d'abord, puis un regard de mal-aimé, d'enfant blessé, ensuite. Cela peut nous aider, doit nous ouvrir les yeux sur l'Autre qui m'est proche, le Prochain des Evangiles, celui qui ne demande qu'à exister.

 

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(1) V. Despentes, p. 70

(2) V. Despentes, p. 92

(3) Nathalie Frogneux et Patrick De Neuter (dir.) “Violences et agressivités au sein du couple”, Louvain-la-Neuve, Academia, 2009

(4) Dan Kaminski est professeur à l’école de criminologie de l’UCL.

(5) Jean-Michel Hirt “L’insolence de l’amour: fictions de la vie sexuelle”, Albin Michel, 2007, pp. 30-31 et p.66

(6) J.-M. Hirt, pp.242-243

 

Travail réalisé par Laurie Degryse pour l'UCL, 2011.

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